Un adolescent sur cinq ne dort pas plus de cinq heures par nuit en semaine. Voilà ce que révèle l’enquête menée par l’INSV, à l’occasion de la journée du sommeil du vendredi 16 mars. Cette année, l’Institut national du sommeil et de la vigilance braque les projecteurs sur les 15-24 ans, avec un site dédié (www.villagesommeil.org) regorgeant de ressources, de jeux, de forums pour toutes les questions qui dérangent, et un programme bien rempli d’événements.
Plus d’un millier de jeunes de 15 à 24 ans ont accepté de répondre aux questions de l’INSV et de la MGEN pour brosser un tableau sincère de leurs nuits. Le verdict est sans appel : leur sommeil ne suit pas le rythme des recommandations, encore moins celui de leurs besoins réels.
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À écouter les jeunes, beaucoup reconnaissent qu’il leur faudrait entre 8 et 12 heures de sommeil chaque nuit. Mais la réalité se lit dans les chiffres :
- En semaine, ils dorment en moyenne 7 heures et 17 minutes
- Le week-end, le compteur grimpe à 8 heures et 27 minutes
- Un sur cinq se satisfait de seulement 5 heures de sommeil les jours de cours
- Près d’un sur deux se réveille au moins une fois par nuit, cumulant 58 minutes d’éveil nocturne
Leur organisation quotidienne porte les traces de ce sommeil bousculé :
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- La lumière et les écrans s’éteignent autour de 22h55 en semaine, 00h20 le week-end
- L’endormissement, lui, attend en moyenne 23h20 la semaine, 00h49 le samedi ou le dimanche
- Pour se lever, ils doivent couper court à la grasse matinée : le réveil sonne à 07h02 en semaine, 09h43 le week-end
Les conséquences ne se font pas attendre : ils sont 88 % à se dire concernés par le manque de sommeil. Parmi eux, quasiment tous décrivent fatigue, difficultés d’attention, nervosité ou tristesse, et plus d’un tiers lutte contre le sommeil au cœur de la journée.
Pour compenser, chacun développe ses propres parades face aux nuits trop courtes. Elles reviennent fréquemment :
- 28 % consomment thé, café ou boissons énergisantes pour tenir
- 25 % restent connectés, envoient des messages ou scrollent sur les réseaux sociaux
- 22 % s’offrent une courte sieste
- 20 % misent sur une activité physique pour retrouver de l’énergie
- 2 % se tournent vers les somnifères
Près d’un tiers des jeunes (29 %) glisse une sieste dans sa semaine, d’une durée moyenne de 1 h 13.
Un usage est particulièrement frappant : 92 % ne se mettent pas au lit pour s’endormir aussitôt, mais pour poursuivre une activité dans leur chambre. Une heure huit en semaine, une heure trente-huit le week-end, souvent happés par un écran : smartphone, tablette, ordinateur ou télévision dans 83 % des cas.
CONSÉQUENCES DU MANQUE DE SOMMEIL CHEZ LES JEUNES
Que l’on soit lycéen, étudiant ou jeune actif, la privation de sommeil ne fait guère de discrimination. Et la plupart en prennent conscience à leurs dépens.
Selon le Dr Joëlle Adrien, présidente de l’INSV, « près de quatre sur dix dorment moins de 7 heures par nuit en semaine, alors qu’à cet âge, il faudrait viser bien plus ». Seul un tiers parvient à dormir assez pour se sentir reposé.
La tendance de fond est nette : on se couche de moins en moins pour dormir, mais plus pour discuter, regarder un film ou naviguer sur internet. Résultat, la détente attendue ne vient pas, et le sommeil s’en trouve bousculé. Deux raisons principales à cela :
- D’un côté, l’activité intellectuelle, qui maintient le cerveau en éveil
- De l’autre, l’exposition aux lumières artificielles et la fameuse lumière bleue des écrans, frein à la production de mélatonine
Les adeptes des écrans s’endorment donc significativement plus tard : une demi-heure de retard en semaine, jusqu’à une heure d’écart le week-end par rapport à ceux qui coupent les écrans tôt.
Difficile alors d’éviter que le manque de sommeil ne fasse boule de neige : plus d’un tiers peine à s’endormir, et près de la moitié connaît au moins un long réveil nocturne.
Le lendemain, le bilan est immédiat : quasi-totalité des jeunes concernés décrivent fatigue lancinante, difficulté à se concentrer, moral en baisse ou irritabilité. Le sommeil coupé ou trop court rejaillit sur la scolarité, la stabilité mentale, voire la santé physique : performances scolaires en chute, risque de dépression, ralentissement du développement cérébral et augmentation du surpoids.
LE SPORT, ALLIÉ DU SOMMEIL ?
L’enquête pointe aussi que 64 % des jeunes pratiquent régulièrement une activité physique. Reste que près d’un tiers reste sédentaire, préférant l’inactivité à l’exercice.
Pour ceux qui bougent, les gains ne sont pas anecdotiques : endormissement facilité, heures de coucher et de lever avancées, nuits plus paisibles.
Comme le résume le professeur Davenne, directeur du laboratoire Comète à l’université de Caen, l’activité physique agit sur différents leviers : elle accroît le besoin de récupération, augmente la pression du sommeil grâce à certaines substances produites par le cerveau comme l’adénosine, renforce l’alternance veille/sommeil et calme le stress.
Pratiquer un sport de jour, idéalement à l’extérieur, c’est aussi exposer son corps à la lumière naturelle : un coup de pouce pour l’horloge interne, l’endormissement et la qualité du sommeil. À l’inverse, s’activer trop tard le soir élève la température corporelle et retarde la venue du sommeil.
FAIRE LE POINT SUR SON SOMMEIL OU CELUI DE SES ENFANTS
Êtes-vous plutôt couche-tard ou lève-tôt ? Avez-vous l’impression que les écrans grignotent votre sommeil ? Pensez-vous présenter des signes d’apnée du sommeil ?
Ce type de questions, ainsi que des tests pratiques, sont accessibles sur www.sleepvillages.org, qui offre aussi des conseils personnalisés adaptés à chaque situation.
Le 16 mars 2018, partout en France, des conférences, ateliers et stands permettent d’aborder la question du sommeil sous tous ses angles. Le programme complet de ces actions préventives se trouve également sur www.sleepvillages.org.
66 MILLIONS D’IMPATIENTS : Les besoins de sommeil varient beaucoup d’un adolescent ou d’un jeune adulte à l’autre. Comment déterminer le bon nombre d’heures à viser ? Entretien avec le Dr Madiha Ellaffi, pneumologue et allergologue, spécialiste des troubles du sommeil chez l’adulte et l’enfant.
Dr Madiha Ellaffi : Les recommandations donnent un seuil minimal : 8 heures par nuit pour les adolescents et jeunes adultes. Certains auront besoin de 10 heures, et dès le collège, l’idéal serait de ne pas repousser l’extinction des feux au-delà de 22h, 23h au lycée. L’heure du coucher devrait évoluer en fonction du lever pour éviter d’accumuler de la fatigue, notamment avec les trajets matinaux. J’ai déjà accueilli en consultation une jeune fille exténuée dont la mère, inquiète, n’arrivait pas à percer le mystère : elle se levait chaque matin à 5h30 pour se préparer, par goût du détail. Ce type de cas montre clairement la nécessité de dialoguer et d’accompagner les jeunes dans leur gestion du temps.
Pour découvrir ses vrais besoins, rien de tel que de vivre sans contrainte quelques jours : profiter des vacances pour retrouver son rythme sans dette de sommeil, éviter les écrans, l’alcool ou les repas lourds en soirée, et observer le moment où l’on se réveille naturellement. Un petit test qui peut devenir un rituel de famille, juste avant la rentrée par exemple. À la clé : calculer le nombre d’heures de sommeil qui permet réellement de recharger ses batteries.
Les adolescents sont-ils naturellement peu matinaux ?
C’est une réalité biologique. Leur organisme commence à produire la mélatonine plus tard, ce qui repousse naturellement l’endormissement. Les envoyer au lit à 21h est souvent vain : ils n’arrivent pas à s’endormir, et cela complique les réveils précoces.
À l’école primaire, l’horaire colle à leur rythme : débuts des cours à 8h30 ou 9h. Au collège et au lycée, on anticipe parfois la cloche à 8h, allongeant les journées. Sachant que beaucoup d’ados ne parviennent pas à dormir avant 22h ou 23h, il suffit de faire le calcul : avec un réveil à 6h30, impossible d’atteindre le quota idéal. Un vrai casse-tête collectif.
Aux États-Unis, certains établissements ont accepté de retarder de 30 minutes l’entrée en classe. Résultat : amélioration des notes, du bien-être général et baisse de certains comportements à risque.
Plutôt que de forcer l’heure du coucher, mieux vaut cibler ce qui réveille trop tôt et, surtout, couper les écrans au minimum une heure avant de se mettre au lit, puis ne plus y toucher une fois couché.
Mais comment jongler avec des devoirs qui se font désormais toujours plus sur ordinateur ?
Impossible d’ignorer cette évolution, présente dès la classe de 6e avec les manuels numériques. Sac plus léger, économies de papier : le progrès avance. Mais les devoirs sur écran prolongent l’exposition numérique en soirée, compliquant la gestion à la maison. Tout se joue sur l’organisation : fixer une heure limite pour les devoirs en ligne et rappeler que ce n’est pas une mesure punitive. Les parents doivent aussi donner le ton : limiter la télévision, ranger le téléphone, privilégier un repas seul ou une vraie lecture : les habitudes prises en famille font toute la différence.
Comment faire la part entre trouble du sommeil lié à l’usage d’écrans, à l’inactivité, à la vie sociale, ou à une maladie ?
Un signal simple : se réveiller fatigué, même après une longue nuit. Quand cette fatigue persiste, il faut s’interroger.
D’autres signaux méritent attention : transpirer énormément la nuit, se lever régulièrement pour aller aux toilettes, respirer par la bouche ou ronfler, grincer des dents, ou encore, pour les jeunes enfants, cauchemars et terreurs nocturnes. Pris isolément, pas de drame ; mais leur répétition invite à consulter. Ces signes peuvent révéler des troubles comme l’apnée du sommeil ou le syndrome des jambes sans repos, deux ennemis de nuits réparatrices.
Le stress, trop présent, peut aussi fragmenter le sommeil, entretenir la fatigue, miner l’humeur et favoriser la prise de poids ou l’apparition d’autres problèmes de santé.
Si ces difficultés durent, la consultation médicale s’impose. Les médecins généralistes peuvent orienter vers un spécialiste. Désormais, leur attention se porte davantage sur l’origine du trouble avant d’envisager des somnifères. Il est souvent préférable de revoir ses routines, d’accompagner une anxiété ou une dépression, ou de traiter tout problème spécifique : retrouver des nuits sereines passe rarement par la seule ordonnance.
À chacun d’accorder son sommeil à ses besoins, de renouer le dialogue et de réajuster les habitudes. Ce temps de repos, discret mais fondamental, structure le quotidien : tôt ou tard, la fatigue non écoutée finit par faire entendre sa voix.

